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La vie d’un arbre solitaire
Il pleuvait… Un tout petit chêne, qui venait à peine de percer la terre, tremblait, émerveillé, sous le vent, étonné par le vaste monde.
« Tout est si grand, et moi je suis si petit ! » s’étonna le jeune rejeton vert.
Les arbres qui se tenaient non loin semblaient de véritables géants. De partout venait le chuchotement des bouleaux, des érables et des peupliers. Le jeune chêne écoutait leur conversation, puis, par moments, se perdait dans ses pensées.
« Qui sont donc ces humains ? se demandait-il. Pourquoi les bouleaux en parlent-ils si mal ? C’est un mystère. »
« Comme j’aimerais leur demander ! Mais personne ne me voit. C’est bien triste. Si seulement quelqu’un m’enseignait les voies de ce monde immense et inconnu… Ce serait si beau et si intéressant ! »
L’herbe haute à côté du chêne bruissa, comme pour répondre aux pensées que le rejeton avait laissées échapper à voix haute.
« Ils nous piétinent, ils nous piétinent sans cesse, et un jour ils nous écraseront. »
À ces mots, le jeune chêne se recroquevilla, frémit, se pressa contre la terre et murmura avec chagrin : « Pourquoi ? Pourquoi ? »
« Nous ne savons pas ! » répondit la fourmi, et son chuchotement s’envola au-delà de la colline.
Face à cette image terrible de lui piétiné, le rejeton de chêne fondit en larmes. À travers ses pleurs, il se rappela comment il était tombé joyeusement à terre en tant que gland, savourant ce vol tant attendu vers une vie indépendante. Puis il était resté couché sous la cime bruissante de son père-chêne et s’était réchauffé au soleil. Et après ? Une créature riante et inconnue l’avait soulevé et glissé dans sa poche. Il y faisait noir comme la nuit, et, tremblant à chaque secousse, le gland trouva un trou et, débordant de curiosité, jeta un coup d’œil par l’ouverture. Puis encore un vol vers la lumière blanche.
Il se rendit compte où il était sur une petite clairière. Dans le sol meuble, il fit pousser ses racines et but l’humidité, s’efforçant d’éveiller au plus vite ses forces vitales, de pousser et de goûter à la vie de ce grand monde.
« Que c’était intéressant ! » se rappelait le petit chêne. « Et maintenant, il fait si humide et si effrayant ! »
Avec admiration, il regarda son voisin, un érable dont le sommet touchait un nuage gris.
« Je me demande ce que ça fait au toucher. Probablement mouillé, mais agréable. »
À ce moment, la pluie cessa un instant, et une brise souffla, enveloppant le rejeton dans un air humide imprégné de l’odeur de la forêt, de mousse et de fraises des bois. Le chêne sentit sa peur s’estomper et la joie de vivre s’éveiller en lui. Ses pensées tourbillonnaient, créant de beaux images. Il n’avait encore rien vu, et cette fantaisie l’aida à vaincre la peur qu’il avait ressentie la veille. Quand la pluie recommença à tomber, le chêne voyageait déjà dans son monde intérieur. Ainsi passèrent les premiers jours et les premières nuits.
Grâce aux conversations entre les bouleaux, il apprit que les humains vivaient dans une ville non loin d’ici. Le télégraphe forestier fonctionnait mal : on coupait beaucoup d’arbres pour en faire des maisons, aussi les nouvelles arrivaient souvent confuses et mystérieuses.
« Mais qui sont-ils donc, ces humains ? » se demandait le rejeton. « À quoi ressemblent-ils ? »
Le jeune chêne ne pouvait deviner que, lorsqu’il était encore un gland, il avait vu le premier être humain — une fille de douze ans qui l’avait ramassé. Mais il ne le saurait que plusieurs années plus tard.
Le temps filait, jour après jour, nuit après nuit. À la place du petit rejeton poussait désormais un arbre encore jeune, mince comme un roseau, oscillant au vent et frémissant de ses feuilles vertes. À proximité, sur la clairière forestière, quelques souches de voisins abattus — des peupliers — jaunissaient au soleil. Tremblant de peur, le chêne garda toute sa vie le souvenir de ce jour comme d’un rêve d’horreur, le jour où les hommes vinrent dans la forêt avec des haches…
L’arbrisseau craignait terriblement qu’on ne le coupe aussi. Ce fut cette automne-là. La panique gagna la forêt. « Les humains viennent ! Les humains viennent ! » criaient les bouleaux dansant en ronde avec les peupliers et les érables. Des hommes arrivèrent sur la clairière, tenant des outils étranges. Ils se mirent à choisir les peupliers. Et puis… Cris, hurlements épouvantables et larmes des arbres. Le chêne pleurait, tremblait, essayait de se replier sur lui-même et, stupéfait par le spectacle, se mit à détester les humains. Il se souvint d’un d’entre eux pour le restant de ses jours : une grande « mousse » noire poussait sur son visage, et, maniant un objet brillant, il ne prêtait aucune attention aux pleurs des pauvres êtres qui souffraient, abattant impitoyablement l’arbre…
Puis vint l’hiver froid. Le vent déchira les feuilles des arbres et apporta la neige blanche. Les flocons immaculés berçaient l’arbrisseau jusqu’au printemps suivant.
…Et maintenant, en repensant à ces jours sombres, le chêne se réchauffait avec tendresse au soleil, se réjouissant d’être en vie. Les gens venaient souvent ici désormais. Depuis la coupe éclaircie au loin, au-delà de la colline, on apercevait une habitation humaine. Parfois, le garde-forestier venait près de l’arbre ; il admirait le jeune chêne et lui parlait comme à un ami. Il disait : « Tu grandiras, tu deviendras grand, tu vivras deux cents ans, tandis que nous, les vieux, ne serons plus sur terre. » L’arbrisseau se prit d’affection pour le garde pour son bon cœur et commença à comprendre que les humains pouvaient être bons et mauvais. Chaque jour, le chêne attendait le vieil homme et se réjouissait de sa venue. En l’absence de son ami, il écoutait la bavardage joyeux et triste de ses voisins.
Le bouleau voisin gémissait : l’hiver passé, des lièvres avaient dépouillé son écorce. Il était profondément attristé, bruissait au vent et protestait contre la cruauté des animaux. Les arbres compatissants consolaient leur amie.
Peu à peu, le chêne grandit et s’enrichit de sagesse. Les années s’envolèrent. Le chêne devint grand et rampeux. Le garde-forestier avait cessé depuis longtemps de rendre visite à l’arbre ; beaucoup d’eau avait coulé sous les ponts depuis. Tous les vieux arbres, ses voisins, s’étaient desséchés et avaient disparu. L’ancienne clairière forestière s’était transformée en un grand champ.
Cent ans s’écoulèrent. Tout avait changé. L’herbe haute, mêlée à de petites clochettes bleues des champs, s’étendait au loin, et là-bas, dans le lointain, les bâtiments de la ville humaine blanchissaient dans la brume bleuâtre. Le chêne se tenait seul, haut, fier, dressant son tronc, bruissant sous le soleil radieux, respirant l’odeur du trèfle et d’autres fleurs parfumées. Il savourait tout cela, mais une étrange mélancolie remplissait son âme. Le chêne comprenait qu’il était seul, sans personne à qui parler, sans personne pour partager ses pensées. Son seul interlocuteur était le champ herbeux, qui ne le comprenait pas mais apportait des rumeurs intéressantes. Le chêne trouvait cela intéressant, mais il rêvait de voir lui-même ce qu’il n’avait pas encore vu et dont il n’avait entendu que des récits. Assez souvent, des garçons passaient devant lui. Il les observait. Les garçons allaient se baigner : là-bas, de l’autre côté du pré, une bande bleue, celle de la rivière, s’enroulait en courbes, disparaissant derrière une éminence. Le chêne regrettait de ne pas avoir grandi davantage ; chaque centimètre supplémentaire lui aurait permis de voir plus loin, vers l’infini. Ah, s’il pouvait devenir un garçon ou une fille et voir tout ce qui lui était maintenant inconnu ! Le chêne rêvait et pleurait de chagrin. Et chaque matin, aux premières heures, avant que le soleil ne se lève, des perles de rosée, chatouillées par le vent espiègle, roulaient comme des larmes, se dissolvant dans l’épaisse verdure de l’herbe…

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